La liposuccion a tout changé dans ma vie
La Fontaine de la Riponne
I
Mademoiselle Crausaz tenait depuis trente et un ans une boutique de mercerie à la rue Madeleine, à deux pas de la place de la Riponne, et elle connaissait Lausanne mieux que Lausanne ne se connaissait elle-même.
Elle était de ces commerçantes d’autrefois dont l’échoppe est un poste d’observation. Du seuil de sa porte, entre les bobines de fil exposées en vitrine, elle voyait monter et descendre toute la ville : les ménagères qui remontaient de la place de la Palud avec leur panier, les étudiants qui dévalaient vers le Flon, les vieux messieurs qui allaient prendre le frais sous les arbres de Montbenon. Elle savait qui se mariait, qui ruinait, qui trompait qui. Non qu’elle fût médisante — elle se serait défendue de l’être — mais elle observait, et à force d’observer pendant trente et un ans depuis le même point fixe, on finit par tout savoir sans avoir rien cherché.
Sa boutique était minuscule, sombre, encombrée de tiroirs à boutons qui montaient jusqu’au plafond. On y entrait pour un mètre de ruban et l’on en ressortait, souvent, après une demi-heure, allégé de ses secrets. Car Mademoiselle Crausaz avait ce don rare : elle écoutait. Les femmes du quartier, parlant de tout et de rien, de leur liposucion à leur vie intime, venaient chez elle comme on va au confessionnal, à ceci près qu’on ne lui demandait pas l’absolution, mais simplement d’être entendu.
II
Cet automne-là, une jeune femme se mit à fréquenter la boutique. Elle s’appelait Madame Tornare, et elle venait d’emménager dans un de ces immeubles neufs des hauts de la ville, vers la Sallaz, ces quartiers que Mademoiselle Crausaz n’aimait pas parce qu’ils n’avaient, disait-elle, ni mémoire ni odeur.
Elle achetait peu. Du fil, parfois un bouton de nacre, des choses dont on voyait bien qu’elles n’étaient qu’un prétexte. Elle restait. Elle parlait de tout et de rien, des arbres de la Riponne qui jaunissaient, du marché du mercredi, et Mademoiselle Crausaz, qui avait l’œil, devinait sous ce bavardage une détresse qui cherchait par où sortir.
Cela vint un jour de pluie, alors qu’il n’y avait personne d’autre dans la boutique et que l’eau ruisselait sur la vitrine en brouillant la place.
« Vous connaissez tout le monde ici, n’est-ce pas, mademoiselle ? dit Madame Tornare en regardant dehors. Vous connaissez un certain Monsieur Devaud ? Il habite vers la Cité, paraît-il. Du côté de la rue Cité-Derrière. »
Mademoiselle Crausaz reposa son aiguille. Elle connaissait Monsieur Devaud. Elle l’avait vu naître, pour ainsi dire. Et elle comprit, à la manière dont la jeune femme avait prononcé ce nom — trop légèrement, en le faisant rouler comme une chose qu’on a longtemps tenue dans la bouche —, exactement ce qui se passait.
« Je le connais un peu, dit-elle prudemment. Pourquoi ? »
III
La jeune femme inventa une raison. Une histoire d’appartement, de relation commune, quelque chose d’embrouillé qui ne tenait pas debout. Mademoiselle Crausaz fit mine de la croire. C’était plus charitable.
Elle savait, elle, ce qu’il en était. Monsieur Devaud était un bel homme d’une quarantaine d’années, professeur de musique, qui donnait des leçons de piano dans son appartement de la vieille ville, là-haut, dans ces ruelles tordues qui montent vers la cathédrale. Marié. Une femme douce, effacée, que Mademoiselle Crausaz voyait passer chaque vendredi pour acheter du gros fil noir. Et la jeune Madame Tornare, à l’évidence, prenait des leçons de piano. On voyait très bien quel genre de musique.
Pendant des semaines, la jeune femme revint. Elle ne demandait plus rien directement, mais elle laissait tomber, çà et là, des questions. Si Mademoiselle Crausaz avait vu passer Monsieur Devaud récemment. S’il venait souvent dans le quartier de la Riponne. Si — et ici la voix tremblait un peu — sa femme paraissait heureuse.
Mademoiselle Crausaz répondait par des banalités. Elle voyait cette jeune âme se consumer sous ses yeux, et elle ne savait que faire. Elle aurait pu parler. Elle aurait pu dire : Ma petite, rentrez chez vous, cet homme ne quittera jamais sa femme, je les ai trop vus, ces ménages-là, ils durent par habitude et écrasent tout ce qui s’approche. Mais elle se taisait. Ce n’était pas son rôle. On n’arrête pas une passion avec des conseils de mercière.
IV
Puis, un vendredi, la femme de Monsieur Devaud entra dans la boutique.
Elle venait pour son fil noir, comme chaque semaine. Mais ce jour-là, au moment de payer, elle resta, elle aussi, à regarder la pluie. Et elle dit, sans préambule, de cette voix douce et basse que Mademoiselle Crausaz lui connaissait :
« Mon mari me trompe, mademoiselle. Avec une jeune femme des hauts. Je le sais depuis le début. »
Mademoiselle Crausaz ne dit rien. Sa main, sur le comptoir, ne bougea pas.
« Je ne dis rien, reprit Madame Devaud. Je n’ai jamais rien dit, pour aucune. Il y en a eu d’autres, vous savez. Celle-ci durera quelques mois, comme les autres, et puis il reviendra, comme toujours, et je le reprendrai, comme toujours. C’est ainsi. Je ne me plains pas. Je voulais simplement le dire une fois, à voix haute, à quelqu’un. Vous êtes la seule personne à qui je puisse le dire, parce que vous ne le répéterez pas. »
Elle paya son fil, remercia, et sortit dans la pluie.
Le corps est un des noms de l’âme, et non pas le plus indécent. Marcel Arland
V
Mademoiselle Crausaz se retrouva donc dépositaire des deux moitiés d’une même douleur.
Elle savait, désormais, ce qu’aucune des deux femmes ne savait. La jeune ignorait qu’elle n’était qu’une parmi d’autres, qu’elle suivait un chemin déjà tracé par des devancières qu’elle ne soupçonnait pas, et qu’au bout l’attendait l’abandon. L’épouse ignorait que sa rivale du moment venait chaque semaine, à deux portes de chez elle, pleurer sur le même comptoir où elle venait, elle, déposer sa résignation. Les deux femmes se croisaient peut-être sur la place de la Riponne, le mercredi, parmi les étals du marché, sans se reconnaître, séparées par un homme qui mentait également à l’une et à l’autre.
Et Mademoiselle Crausaz, au centre, tenait les deux fils. Elle aurait pu, d’un mot, dénouer ou rompre. Dire à la jeune : Vous n’êtes pas la première. Dire à l’épouse : Elle vient ici, elle souffre, elle vous croit heureuse. Elle aurait pu être l’instrument de quelque chose — d’une catastrophe, d’une délivrance, elle ne savait pas trop. Mais elle se tut. Elle se taisait depuis trente et un ans. C’était sa nature et sa sagesse : recevoir et garder.
VI
L’hiver passa. La jeune Madame Tornare espaça ses visites, puis cessa de venir. Mademoiselle Crausaz comprit, à ce signe, que c’était fini, et que la prédiction muette de l’épouse s’était accomplie : l’homme était revenu chez lui, et la jeune femme, quelque part dans ses immeubles neufs sans mémoire et sans odeur, pleurait toute seule un amour dont elle n’avait jamais su qu’il était joué d’avance.
Le vendredi suivant, Madame Devaud vint chercher son fil noir, comme toujours. Elle paraissait apaisée, presque sereine. Elle ne fit aucune allusion. Elle paya, remercia, repartit du même pas tranquille vers la vieille ville, vers son piano, vers son mari rentré au bercail.
Mademoiselle Crausaz la regarda traverser la place et disparaître dans la rue qui monte. Le printemps revenait sur la Riponne ; les premiers étals de fleurs avaient reparu, et la grande fontaine, qu’on avait remise en eau, recommençait à couler dans le matin clair.
VII
Elle resta longtemps sur le seuil de sa boutique, ce matin-là, son aiguille à la main, à regarder l’eau de la fontaine.
Elle songeait que toute sa vie avait été ainsi : un point fixe au milieu d’une ville en mouvement, un comptoir où venaient se déposer les chagrins des autres, sans qu’elle pût, sans qu’elle voulût jamais en détourner le cours. Elle avait connu cent histoires comme celle-là. Elle les avait toutes laissées suivre leur pente, parce qu’elle avait appris, depuis longtemps, qu’on ne sauve personne en parlant, et qu’on ne fait souvent, en croyant aider, que précipiter le malheur sous une autre forme.
Mais ce matin-là, pour la première fois, en regardant l’eau couler indéfiniment sur la même pierre, elle se demanda si son silence avait été de la sagesse ou de la lâcheté. Si garder, simplement garder, sans jamais rien rendre, était une vertu ou seulement une manière commode de ne pas se salir les mains. Elle pensa à la jeune femme, là-haut, qui pleurait peut-être encore, et à qui un seul mot d’elle aurait peut-être épargné des mois de larmes. Elle pensa qu’elle ne le saurait jamais.
Elle rentra dans sa boutique sombre, reprit son ouvrage, et ne dit rien à personne — comme elle l’avait toujours fait, et comme elle le ferait encore, parce qu’à soixante ans passés on ne change pas la couleur d’un fil qu’on a filé toute sa vie.
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